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Défaite de la gauche : le 21 avril 2002 n’était pas un accident

La claire défaite de Ségolène Royal était largement prévisible au vu des résultats du premier tour. La joie des socialistes d’être qualifiés a occulté la contre-performance de la gauche. En pourcentage, les candidats de la gauche de gouvernement (feu la gauche plurielle) ont obtenu le 22 avril dernier trois points de moins qu’en 2002 (29,37% contre 32,45%). Au total, gauche et extrême gauche ont perdu sept points par rapport à 2002 (36,1% contre 42,89%) ! Le pire score depuis 1969.

Cette déroute est d’autant plus spectaculaire que nous sortons de cinq années de gouvernement de droite que les électeurs ont sévèrement sanctionné à au moins trois reprises (régionales et européennes de 2004, référendum de 2005) ! Comment l’expliquer ?

Les commentateurs, pris dans le feu de l’actualité, s’attacheront sans doute d’abord aux causes conjoncturelles et en particulier aux faiblesses de la candidate socialiste et à ses relations tumultueuses avec son parti. Le procès en incompétence qui lui a été intenté par l’entourage de Nicolas Sarkozy a été d’autant plus efficace qu’il faisait écho au préjugé ancestral qui fait de la politique une fonction masculine. Mais, par son incapacité à tendre la main à ses adversaires d’hier (Fabius et DSK), par ses revirements programmatiques, par sa posture compassionnelle, par son discours perçu comme trop général (parce que privilégiant les valeurs sur les propositions concrètes) Ségolène Royal a bel et bien contribué à alimenter cette image négative qui a pesé lourd dans le résultat final.

Mais, fondamentalement, la défaite de la gauche s’explique surtout par des tendances de fond : sociétales et politiques. Le virage à droite de la société française est indéniable et touche y compris les groupes sociaux qui ont longtemps constitué le cœur de l’électorat de gauche. L’inclination d’au moins un tiers des classes populaires en faveur de politiques très répressives à l’égard des délinquants et des immigrés est déjà ancienne. Plus récente est leur séduction croissante vis-à-vis de solutions économiques libérales. Une enquête du Cevipof révèle ainsi qu’en 2006 61% des ouvriers et 68% des employés sont tout à fait ou plutôt d’accord avec l’idée qu’ »il faudrait donner plus de liberté aux entreprises » et que 64% des premiers et 66% des seconds estiment que « les chômeurs pourraient trouver du travail s’ils le voulaient ». L’écho favorable qu’a reçu le discours de Nicolas Sarkozy sur la réhabilitation du travail et « la France qui se lève tôt », par opposition à la France « assistée » ou « protégée » (« les fonctionnaires insuffisamment productifs », « les bénéficiaires de régimes spéciaux », etc.), trouve ici ses racines.

Certes, les sondages effectués auprès des électeurs au soir du premier tour et les analyses spatiales du vote ont montré que la gauche recueillait toujours une part non négligeable des ouvriers qualifiés, des employés de bureau, des petits fonctionnaires, mais aussi des populations issues de l’immigration résidant en habitat social ont donné leur suffrage à la gauche. Globalement cependant c’est, selon CSA, 40% des ouvriers et des employés qui ont voté soit Le Pen, soit Sarkozy et 15% Bayrou.

Le succès de Nicolas Sarkozy manifeste donc avec éclat l’échec idéologique de la gauche. Celle-ci s’est révélée incapable de convaincre que le chômage ou la délinquance juvénile sont d’abord liés aux mutations socio-économiques (inadaptation de la main-d’œuvre aux nouveaux emplois) et aux insuffisances de notre système d’éducation et de recherche ou encore aux discriminations dont sont victimes les jeunes issus de l’immigration. Cet étiolement des idées de gauche puise bien sûr sa source dans la déstructuration profonde qu’a connue le monde ouvrier au cours de ces trente dernières années. Le déclin du militantisme syndical et associatif a en quelque sorte laissé place nette à la télévision et à son sensationnalisme.

Les partis politiques n’en ont pas moins une lourde responsabilité. On ne s’apesantira pas ici sur la responsabilité des partis d’extrême-gauche et Verts. Les logiques d’appareil et les conflits sectaires qui les agitent en permanence sont apparues avec suffisamment d’éclat lors de la campagne. À la différence de l’Italie, de l’Espagne ou même de l’Allemagne la gauche de la gauche semble incapable de s’unir et de contribuer ainsi à la reconquête idéologique des classes populaires.

Par sa position centrale, c’est bien sûr le PS qui porte la plus lourde responsabilité dans la défaite. La plupart de ses élus et de ses dirigeants ont soutenu une candidate qui n’avait jusque-là joué qu’un rôle secondaire dans ses débats internes, sur la seule foi des sondages et en vertu de la croyance que le fait d’être une femme constituerait à soi seul un gage de renouveau. Le cynisme électoral a tout emporté sur son passage : le projet (pourtant longuement élaboré), le premier secrétaire, les éléphants, mais aussi nombre d’anciens militants déboussolés. Le choix d’investir Ségolène Royal est en cohérence avec ce que le PS est devenu au cours de ces vingt dernières années : un parti de notables à sa base et de hauts fonctionnaires à son sommet sans guère plus de ramifications militantes dans la société et à la ligne floue. Non seulement la vague d’adhésion Internet de l’année dernière a été trop tardive pour en changer les structures, mais en favorisant des adhérents sans expérience militante préalable, issus de milieux sociaux plutôt favorisés, elle a annihilé un peu plus ce qu’il restait d’une culture politique privilégiant la réflexion et le projet.

Le PS paie ainsi au prix fort son absence de remise en cause de ses pratiques, son incapacité à avoir su diversifier son recrutement, et d’avoir su ajuster son discours à ses pratiques. Finalement, tout se passe comme si le 21 avril 2002 n’avait pas eu lieu ! (1) Auteur (avec Rémi Lefebvre) de La société des socialistes. Le PS aujourd’hui, Éditions du Croquant, 2006.

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