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La social-démocratie, c’est fini !

Après nombre d’autres acteurs, Ségolène Royal vient donc de livrer son analyse de la défaite essuyée en mai. La difficulté structurelle qu’a la gauche à rassembler une majorité plonge cependant ses racines bien au-delà des péripéties qui ont émaillé cette campagne : elle tient à l’obsolescence même du projet social-démocrate. Le problème est général en Europe, mais il est renforcé dans notre pays par l’ampleur des inégalités au sein du salariat. Il est temps d’en prendre acte, non pour rompre avec l’idéal de transformation sociale et d’égalité que portait le projet social-démocrate, mais pour avoir une chance de le réaliser. En 1989, l’écroulement du mur paraissait promettre à la social-démocratie un avenir radieux : elle avait enfin gagné le combat contre le communisme. De fait, la «vague rose» de la fin des années 90 a semblé accréditer cette idée. Mais son reflux a montré qu’il s’agissait d’une illusion : depuis le début des années 2000, la social-démocratie se retrouve à son tour en fâcheuse posture. Ce reflux traduit l’épuisement du projet historique porté par ce qu’on appelait naguère le mouvement ouvrier. En France, comme dans la plupart des pays riches, plus de 90 % de ceux qui ont un emploi sont désormais salariés. Dans une telle société, prétendre représenter l’ensemble du salariat revient à vouloir représenter toute la société. La plupart des oppositions qui structurent la vie sociale, la «lutte des classes» comme on disait dans le temps, passent désormais au sein du salariat. D’où la crise d’identité de la social-démocratie. Communistes et socialistes partageaient au fond le même projet : rassembler le salariat pour faire triompher ses intérêts dans la société. Cette unité du salariat a toujours été une utopie : ce n’est pas d’hier que les ouvriers qualifiés, les OS, les employés de commerce ou encore les fonctionnaires se trouvent dans des situations très différentes en terme de rémunération, de sécurité de l’emploi ou de perspective de carrière… Mais ces différences pouvaient aisément paraître secondaires tant que le salariat représentait seulement une part minoritaire de la population. En pratique, le mouvement ouvrier s’est structuré, depuis le départ, autour de l’élite du salariat. Mais jusqu’à ces dernières années, ces élites parvenaient, sans trop de difficulté, à regrouper autour d’elles les salariés les moins qualifiés et les moins rémunérés. Aujourd’hui du fait de la quasi-disparition des non-salariés, les contradictions au sein du salariat deviennent centrales. Le capital est désormais détenu, pour l’essentiel, par des investisseurs institutionnels qui gèrent l’épargne de gens qui sont salariés, par ailleurs le plus souvent dans de grandes entreprises ou dans la fonction publique, bastions traditionnels du mouvement ouvrier. Cadres et fonctionnaires ont intérêt à ce que le travail peu qualifié soit peu coûteux et flexible pour que leur femme de ménage, leur pavillon de banlieue ou leurs repas au restaurant coûtent moins cher. Et ces contradictions sont plutôt plus marquées qu’ailleurs dans un pays comme la France du fait du gouffre qui sépare, en termes de conditions d’emploi, PME et grands groupes, secteur privé et secteur public, salariés précaires et permanents. Les prolétaires, ceux qui n’ont toujours que leurs chaînes à perdre, n’ont pas disparu : avec le développement massif des working poors, leur nombre a même eu plutôt tendance à s’accroître. Notamment en France, pays marqué par une concentration exceptionnelle de salariés au bas de l’échelle des rémunérations. Ces travailleurs pauvres se reconnaissent de moins en moins dans un mouvement ouvrier structuré autour de secteurs plutôt privilégiés du salariat. Au point de préférer souvent dans l’isoloir les hommes politiques de droite, voire d’extrême droite… Souligner la réalité de ces contradictions n’implique pas cependant que nous soyons condamnés désormais à une guerre de classe entre salariés. L’opposition entre eux est loin d’être totale. Mais pour combler la distance croissante qui sépare les prolétaires de la gauche classique, il faut entrer dans une logique de compromis entre couches sociales aux intérêts assez largement contradictoires. Cela suppose que les socialistes arrêtent de se raconter l’histoire qu’ils sont les représentants «naturels» de l’ensemble du salariat.

Tribune publiée par Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques
in Libération, 19 décembre 2007

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