27 septembre 2007
Pour une gauche coopératiste, émancipatrice et universaliste
L’élection présidentielle de mai 2007 fut un « mai 81 à l’envers ». La gauche a été défaite dans les urnes parce qu’elle avait perdu dans les têtes.
Ces dernières années, le champ médiatique, intellectuel et politique s’est inexorablement converti aux valeurs de la nouvelle droite, préparant ainsi le terrain à la victoire de Nicolas Sarkozy.
En ce sens, le cycle ouvert en 1968 semble s’être refermé. Comme l’illustre la campagne présidentielle, les réflexes réactionnaires se sont imposés au détriment des aspirations au progrès. Et pas seulement à droite…
Le revers subi par la gauche n’est donc pas anecdotique. Il vient confirmer la difficulté des appareils partisans à s’affirmer dans une société en mutation. C’est ce décalage entre des schémas politiques dépassés et un monde en perpétuelle évolution qui est à l’origine de la crise des partis de gauche.
Cette incapacité des forces de progrès à incarner de nouvelles utopies les cantonne à n’être que le rempart à une hégémonie inquiétante, mais ô combien dominante, de l’idéologie néoconservatrice.
Sparadrap des temps modernes, la gauche regarde le monde plus qu’elle ne le transforme, résiste à la droite plus qu’elle ne la concurrence, accompagne les citoyens plus qu’elle ne les représente.
Ce n’est pas ce que nous attendons de notre camp. Nous voulons croire que la logique implacable de l’ultralibéralisme reste une imposture et qu’une autre voie existe.
Aujourd’hui, nous attendons de la gauche qu’elle porte sa propre lecture du monde qui donne sens à son identité, qu’elle désigne clairement ses ennemis - cette « aristocratie » adossée au capitalisme financier - et qu’elle reprenne le chemin de la bataille culturelle pour construire une nouvelle alliance entre des citoyens aux intérêts contradictoires.
Bref, nous croyons que la gauche doit entamer sa refondation. Et pour mener à bien ce défi historique, nous ne partons pas de rien. Dans les cendres de la défaite de 2007, il reste des éléments incandescents. C’est d’eux que viendra le renouveau de la gauche. C’est un nouveau souffle sur ces braises qui pourra en rallumer la flamme.
Derrière les pesanteurs des partis politiques, il existe en effet une scène militante enthousiaste, inventive et volontaire. Protéiforme et dégagée des contingences propres aux organisations traditionnelles, elle démontre, dans chacun des combats qu’elle mène, la vivacité de la conscience critique.
Certes, les acteurs de cette gauche citoyenne sont multiples et leurs contours souvent difficiles à cerner. Pourtant, de collectifs en appels, de manifestes en tribunes, ils constituent aujourd’hui des réseaux efficaces, mobilisateurs et exigeants. Tous ces citoyens ont gardé confiance en l’action collective et sont convaincus, comme nous, que le rassemblement des énergies peut créer les rapports de force nécessaires à la mise en oeuvre d’un projet de société partagé.
Si nous constatons, jour après jour que, dans ce village global de la solidarité, des milliers de personnes sont à pied d’oeuvre, les connexions restent souvent ténues et, de manière assez anachronique, le peer to peer politique ne fonctionne pas.
La refondation de la gauche, intellectuelle, idéologique et politique, doit donc s’appuyer sur cette dynamique, sur ceux qui agissent déjà pour rendre le monde plus solidaire dans une démarche qui, parce qu’elle exige des gestes concrets pour des résultats immédiats, est réformiste.
Nous croyons que de la confrontation des champs d’action et d’expérience sur la base de valeurs communes peut naître une nouvelle forme d’interrogation du Politique, un projet de société qui ne sera plus déchiré entre les tentations du conservatisme et l’abdication face au marché. C’est ce à quoi nous voulons travailler en prenant l’initiative de publier La gauche dans le texte.
En choisissant de relayer les bonnes idées qui circulent dans le champ associatif et social, nous tenons à ouvrir la voie d’un dialogue renouvelé entre les différents acteurs de la gauche. En reprenant à notre compte des expériences et des propositions d’Europe et d’ailleurs, nous voulons montrer qu’il est possible de poser les bases d’une orientation progressiste capable de répondre réellement aux nouveaux enjeux de la mondialisation.
Mais pour dessiner les contours d’un projet de société susceptible de fédérer largement, il faut déterminer des cohérences et assumer des choix. Et le premier d’entre eux réside dans la redéfinition du rapport de la gauche à l’idée même de progrès qui suscite depuis plusieurs décennies, la méfiance ou l’ironie.
Hier, l’idéologie soviétique avait fait du progrès la loi immanente et irrésistible de l’Histoire, et prôné l’élimination de tout ce qui y faisait obstacle. Aujourd’hui, les dégâts écologiques et la crainte des possibilités destructrices de la science ont sonné le glas de la foi inébranlable dans le progrès.
Fallait-il, dès lors, tourner le dos à cette idée-même en lui préférant la préservation des états technologiques, écologiques, économiques, moraux et sociaux de nos sociétés ?
Nous ne le pensons pas. Ce que portait la philosophie des Lumières, ce n’était pas tant un accroissement constant de la domination exercée sur la nature que l’hypothèse d’un éventuel développement de l’éthique en l’homme, et de la justice entre les hommes.
C’est la dégénérescence de l’idée du progrès en idéologie du « laissez faire » qui a conduit à ne plus faire de ce principe un usage régulateur visant à interpréter et à contrôler les évolutions du monde.
En refusant de s’intéresser à la mondialisation, aux avancées techniques et aux changements des aspirations, la gauche a donc laissé la place à d’autres forces qui ont favorisé la ruine du Politique.
La question posée, en ce début de millénaire, est celle de la réconciliation raisonnée avec les principes progressistes. C’est à ce prix que nous pourrons encadrer les évolutions de notre temps et non en adoptant des postures conservatrices.
La gauche doit poser son empreinte sur le progrès. Et pour y arriver, nous croyons qu’elle doit assumer une triple identité.
Nous appelons à l’émergence d’une gauche coopératiste, émancipatrice et universaliste.
- Une gauche coopératiste parce que le progrès nécessite d’être régulé par et pour le bien commun. Dans le cadre de l’économie de marché, le principe de coopération doit être affirmé face aux logiques de compétition. La mise en concurrence des États, des économies, des sociétés et des individus doit céder la place à une philosophie fondée sur des intérêts partagés. La reconnaissance de biens publics mondiaux et de véritables outils de gouvernance mondiale, la liberté d’accès collectif au savoir et aux nouvelles technologies, la mutualisation des risques et des opportunités, la régulation des économies et la conditionnalité des aides publiques, visent toutes à favoriser le partage et la coopération dans des sociétés désormais interdépendantes.
- Une gauche émancipatrice parce que sa raison d’être est l’affranchissement pour chaque individu des contraintes de sa condition première. L’accès aux services publics et aux nouvelles technologies, la lutte contre les discriminations et les inégalités de départ, le droit à l’éducation et à la formation, le renforcement des mécanismes de démocratie participative et la garantie de la pluralité des medias, sont des revendications qui sont animées d’une ambition identique : garantir par la société, l’accomplissement intellectuel, politique, sexuel, social et culturel de chaque individu.
- Une gauche universaliste, enfin, parce que notre horizon est mondial. Pas plus que nous ne croyons à la « révolution dans un seul pays », nous savons que l’aspiration à la transformation sociale ne peut se traduire dans un simple cadre national. La mise en place de nouvelles solidarités interétatiques, l’édification d’une Europe sociale et citoyenne, la promotion de nouveaux droits à l’échelle internationale, sont autant de possibilités concrètes de changer le cours des choses au niveau mondial. Dans la longue marche de l’Histoire, nos valeurs doivent rester universelles.
Dans son entreprise de refondation, la gauche française se retrouve confrontée à de nombreux défis. Nous l’avons dit, il lui faut tout à la fois porter une vision du monde, fédérer des aspirations multiples et dégager des réponses concrètes aux problèmes quotidiens de nos concitoyens. Avec cet ouvrage, nous proposons modestement un cadre et une méthode.
Le cadre, c’est une définition première de la gauche à l’heure de la mondialisation. Nous souhaitons qu’elle se fonde sur un nouveau triptyque idéologique : coopération, émancipation et universalisme.
La méthode, elle, peut se résumer à la forme même de ce livre. Dans cette période de crise, nous ne partons pas de rien. Une gauche du réel vit, revendique et agit. Aucune démarche de refondation ne pourra être concluante sans inventer de nouvelles formes de dialogue avec les forces associatives, syndicales, intellectuelles et citoyennes.
Notre initiative constitue une première pierre d’un édifice que toute la gauche doit construire. Il est un outil militant qui vise à ouvrir un débat. A nous, collectivement, de le faire vivre.



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