15 novembre 2007
Zapetero - “L’Alliance des civilisations”
Monsieur le Secrétaire général,
Monsieur le Président de la République algérienne démocratique et populaire, Majestés, Messieurs les Chefs d’État et de gouvernement,
Excellences,
Permettez-moi, en premier lieu, d’exprimer ma profonde satisfaction de pouvoir m’adresser à vous, à l’occasion de cet important sommet. Je voudrais vous remercier de votre invitation, qui est pour moi un grand honneur, plus encore quand la Ligue Arabe fête son soixantième anniversaire. Avec vous, ici, je me sens à l’aise et entre amis. Mes propos seront ainsi le fruit de la proximité, de l’affection et de l’amitié. Je représente un pays, l’Espagne, qui a toujours été à la croisée des chemins et le lieu de rencontre de différentes cultures, traditions et religions. Nous avons une identité multiple et diverse, qui a de profondes racines méditerranéennes, et nous la cultivons parce que nous connaissons et nous apprécions sa richesse. En cela, nous aspirons, comme nous le fûmes déjà avec la célèbre École de Tolède et tout au long de notre histoire, à être des introducteurs, des traducteurs et des initiateurs de rencontres et de dialogues. Nous croyons que dans notre monde agité et gros d’incertitudes, l’entente, la compréhension mutuelle et le dialogue sont aujourd’hui particulièrement nécessaires pour relever les sérieux défis auxquels nous sommes ensemble confrontés.
Le penseur et pédagogue espagnol Giner de los Ríos fit un jour remarquer que l’Espagne est « un pays qui a une dette envers le monde, un pays qui devrait rendre aux autres nations ne fût-ce qu’un centième de ce qu’il a reçu d’elles ».
Avec modestie, peut-être pouvons-nous, par les temps qui courent, rendre un peu de ce que notre pays a abondamment reçu des autres au cours des siècles, en particulier du monde arabe. Grâce à ses intellectuels, notamment Averroès, nous avons redécouvert la pensée classique et ses poètes et ses artistes ont nourri une partie essentielle de notre sensibilité.
Monsieur le Secrétaire général, Excellences,
Nous sommes aujourd’hui particulièrement conscients de la menace du terrorisme. Il y a à peine quelques jours, nous avons commémoré le premier anniversaire des terribles attentats qui ont secoué Madrid le 11 mars 2004. Dans cette même ville, qui a fait face avec tant de sérénité et de fermeté à la tragédie de la barbarie terroriste, nous avons eu l’occasion, dans le « Bosque de los Ausentes », de rendre un hommage émouvant aux nombreuses victimes de cet atroce attentat. De nombreux Chefs d’État et de gouvernement et d’autres représentants des pays arabes frères ont honoré cet hommage de leur présence.
Nous apprécions du fond du cœur qu’ils aient ainsi partagé notre douleur, comme l’ont fait aussi tous les leaders et représentants musulmans en Espagne, qui ont exprimé leur solidarité envers les victimes en même temps qu’ils ont rappelé l’incompatibilité des fondements de leur religion avec le meurtre.
Dans les jours qui ont précédé le 11 mars, a également été tenu à Madrid un sommet sur la démocratie, le terrorisme et la sécurité, qui a réuni de nombreux dignitaires et experts internationaux et qui a abouti à l’ébauche d’un consensus international sur la manière d’affronter efficacement et conjointement le défi du terrorisme.
Les conclusions du Sommet de Madrid sont claires. Aucune cause ne peut justifier le terrorisme. Aucune idée, pour légitime qu’elle soit, ne peut servir de prétexte à des tueries aveugles. La terreur attise les conflits et rend leur solution plus difficile. Le terrorisme est la négation absolue des valeurs qui fondent la dignité humaine. Il est incompatible, partant, incompatible avec tout projet de société juste.
L’Histoire montre que le terrorisme a été indûment au nom de diverses idéologies ou confessions religieuses. Il n’est donc le propre d’aucune et il n’y a lieu de l’associer à aucune civilisation, culture ou tradition en particulier.
L’Islam est une composante pacifique et tolérante d’un grand nombre de pays et de peuples. La vision réductionniste qui identifie principalement le terrorisme à une vision radicale et fanatique de l’Islam est une grave erreur, faisant peser injustement un soupçon de complicité sur des sociétés et des collectivités entières. Une grave erreur qui aveugle l’entendement et qui ne conduit qu’à l’incompréhension entre les cultures.
L’aggravation des différences, de la pauvreté et de la discrimination dans le monde d’aujourd’hui menace de dresser entre nous un mur d’incompréhension et de méfiance. Ce mur pervers est plus immatériel et plus épais que ne le fut durant longtemps le mur de Berlin, parce qu’il constitue une maladie de l’esprit. Les extrémismes croissent et des voix s’unissent pour prêcher le culte et l’exacerbation de la différence et du mépris de l’autre. Se répandent continuellement des images déformées des autres cultures et religions.
Monsieur le Secrétaire général, Excellences, Le moment est venu de réagir et de nous opposer à ces tendances. Les gouvernements, tant occidentaux qu’arabes, avons le devoir de ne pas demeurer passifs lorsque ce fossé se creuse. Nous devons être capables d’effacer les préjugés des esprits et d’éradiquer l’intolérance. Face aux discours enflammés, aux bombes, à la discrimination et à la violence, nous devons mobiliser nos concitoyens pour surmonter les barrières mentales du passé et construire un monde meilleur. Je me présente aujourd’hui modestement devant vous dans le but de vous soumettre la proposition d’une Alliance des civilisations que j’ai exposée devant l’Assemblée générale des Nations Unies en automne dernier et sur laquelle nous avons continué de réfléchir et de travailler avec le Secrétariat général des Nations Unies et avec un bon nombre de pays intéressés à cette initiative.
Le sens de notre proposition n’est pas, en lui-même, absolument nouveau. La nécessité de lancer des ponts entre les diverses cultures du monde est déjà présente dans un certain nombre d’initiatives qui, face aux dangereuses prophéties sur un inévitable « choc des civilisations », plaident, d’une manière ou d’une autre, pour un dialogue constructif entre les civilisations, les peuples, les cultures et les religions.
Nous sommes conscients que les causes qui sous-tendent les nouvelles menaces se nourrissent de deux types de phénomènes. D’un côté, l’aggravation des situations économiques et politiques manifestement injustes, ce qui encourage et renforce fréquemment, d’un autre côté, la radicalisation et la distorsion d’une culture, qui se ferme sur soi et devient un instrument excluant au service de son propre salut. Cette vision de nous-mêmes est une trahison des valeurs de toutes les cultures. Nous sommes convaincus que chaque culture est une façon absolument légitime de se rapporter à la réalité et aux idéaux de la société humaine. Pour cela, nous pouvons aspirer à identifier un substrat commun à nos idées et à nos sensibilités, l’opposant aux fantômes de l’intolérance, de l’incompréhension et de l’exclusion.
Nous voulons, en somme, ouvrir des voies de communication et de coopération pratique entre les peuples, de manière à ce que la diversité ne soit pas perçue comme une menace mais comme un potentiel largement enrichissant.
Nous sommes persuadés que le meilleur cadre pour présenter cette proposition est celui des Nations Unies. Cette organisation a, en effet, déjà permis des avancées importantes et elle a la légitimité nécessaire. Nous souhaitons la formation d’un ample consensus international sur un projet d’actions concrètes. Notre perspective est pragmatique et prétend recueillir les résultats des initiatives passées.
Nous sommes ouverts aux apports que d’autres pays et d’autres amis voudront faire et, en ce qui nous concerne, nous suggérons de nous concentrer sur deux volets particulièrement importants : le domaine politique et de sécurité et le domaine culturel et éducatif.
Les efforts dans le champ de la politique et de la sécurité doivent viser la consolidation d’un ordre international plus juste et pacifique car, sans justice et sans paix, il ne pourra y avoir ni stabilité ni progrès et nous pourrons difficilement faire face aux menaces qui pèsent sur notre sécurité. Nous devons œuvrer à l’obtention d’un système multilatéral efficace, fondé sur le respect de l’État de droit, la défense des valeurs démocratiques et le renforcement de nos institutions communes.
Dans le domaine culturel et éducatif nous pouvons aussi faire beaucoup pour favoriser la concorde, encourager le dialogue et prévenir la discrimination et la violence. Nous devons prêter une attention particulière aux moyens de communication et au rôle décisif de nos écoles.
Nous désirons que la proposition d’une Alliance des civilisations que nous défendons ne se limite pas à un problème donné ou à des domaines géographiques particuliers. Il est nécessaire que toutes les conceptions du monde participent aussi, avec nous, à cette tâche commune.
Nous poursuivons un objectif commun : dépasser les divergences entre le monde occidental et le monde islamique, en prenant pour cela l’initiative et en incorporant à cette entreprise des représentants d’autres civilisations. Ces questions sont abordées dans d’autres enceintes, mais il leur manque la dimension globale que seules les Nations Unies peuvent offrir.
Nous travaillons sans relâche avec le Secrétaire général des Nations Unies en vue de former un Groupe de haut niveau qui ait un mandat clair et précis. Il s’agit de réunir un ensemble de personnalités internationales qui étudient en détail les facteurs ayant provoqué cette fracture internationale, afin de formuler des mesures politiques concrètes qui permettent aux Nations Unies d’apporter des solutions efficaces.
Le processus est déjà en marche. Je voudrais maintenant demander aux pays membres de la Ligue Arabe, dont la contribution est fondamentale, de collaborer activement à cet effort afin qu’il puisse déboucher sur un plan concret d’action dans le cadre des Nations Unies.
L’Alliance des civilisations est un projet à long terme qui doit nécessairement être complété par des efforts immédiats pour résoudre les conflits qui déchirent nos peuples. Monsieur le Secrétaire général, Excellences,
Nous ne pouvons permettre qu’une nouvelle génération de Palestiniens se noie dans le désespoir face à l’impossibilité de se forger dignement un avenir dans un État indépendant et libre de toute occupation.
Maintenant plus que jamais, nous devons soutenir, tous ensemble et sans relâche, les efforts de la nouvelle direction palestinienne pour parvenir à une paix juste avec Israël. Les risques auxquels est confronté le président Mahmoud Abbas sont énormes et il aura besoin de notre aide pour surmonter les embûches en chemin.
Si nous parlons de paix, nous avons l’obligation morale d’exiger l’abandon total de la violence car sa poursuite n’entraînera que souffrances, maux et retards pour la cause légitime du peuple palestinien. Le peuple palestinien est las de la violence et du désespoir qu’elle provoque. Le peuple palestinien, comme tous les peuples, veut la paix, mais une paix juste et viable, qui reconnaisse ses droits et ses légitimes aspirations à un État indépendant.
L’Espagne, au sein de l’Union européenne, est décidée à saisir cette nouvelle chance pour la paix, en soutenant le plan de désengagement de Gaza du gouvernement israélien, selon les conditions stipulées par l’UE et dans le cadre de la Feuille de route qui reste la référence fondamentale.
L’Égypte, la Jordanie et d’autres pays arabes travaillent également de façon très concrète à la résolution définitive de la question palestinienne, qui constitue un foyer d’instabilité et de violence dans toute la région. La Ligue des États Arabes peut aussi contribuer notablement à atteindre une paix juste et définitive, concrètement en relançant l’initiative arabe approuvée au Sommet de Beyrouth, à l’initiative de l’Arabie saoudite, qui proposait la paix et la normalisation des relations avec Israël.
Monsieur le Secrétaire général, Excellences,
Nul n’est plus courageux que celui qui prend des risques pour la paix. Soyons, donc, courageux, pour parvenir à la paix dès maintenant.
Malheureusement, d’autres nations connaissent aussi en ce moment la violence et le conflit.
Le peuple irakien mérite un avenir de stabilité, prospérité et liberté. Ici également nous tous et, en premier lieu, toutes les communautés et les groupes politiques irakiens, devons collaborer entièrement dans le but de construire un État régi par la loi et respectueux du droit international. Un État dans lequel tous, y compris l’importante communauté sunnite, aient leur place, indépendamment de leur origine ou de leurs croyances religieuses.
Nous devons également soutenir la décision du président Bashar al-Assad de retirer les troupes syriennes du Liban, conformément aux accords de Taëf et à la Résolution 1559 du Conseil de sécurité. Il est fondamental que nous respections tous le droit international et que nous contribuions à assurer la mise en œuvre de toutes les résolutions des Nations Unies.
L’Afrique du Nord est la terre arabe la plus proche de l’Espagne, proche géographiquement mais aussi dans ses racines et son histoire. Le conflit du Sahara occidental est un des principaux obstacles au processus d’intégration régionale du Maghreb et au plein développement de l’Union du Maghreb Arabe.
Dès le début, mon gouvernement a souhaité aborder cette question avec le plus grand sens de la responsabilité politique, désirant contribuer activement à la recherche d’une solution juste et définitive à un problème qui dure déjà depuis trente ans et qui est devenu l’obstacle principal à la pleine stabilité et au développement de la région.
Le gouvernement espagnol entend apporter sa capacité à dialoguer avec les parties, avec les États voisins et avec d’autres pays légitimement intéressés à une solution pacifique et consensuelle du conflit, afin de rapprocher les positions et de permettre d’atteindre l’accord tant espéré entre les parties, dans le respect de la légalité internationale et dans le cadre des Nations Unies.
Monsieur le Secrétaire général, Excellences,
Disons-le haut et fort : il n’y a aucune incompatibilité entre la démocratie et le monde arabe, comme nous le rappellent les processus électoraux qui ont eu lieu récemment en Irak et en Palestine en dépit de toutes les difficultés, et comme l’attestent les avancées encourageantes de la liberté de la presse et les réformes politiques en cours dans de nombreux pays arabes.
Ce sont des réponses démocratiques, issues de la société arabe elle-même ; ce sont des changements perçus comme nécessaires par les peuples et les gouvernants arabes. Dans ce domaine il n’y a pas lieu d’imposer. Par le dialogue, le débat et le respect mutuel nous devons atteindre des objectifs bénéfiques pour nous tous, sans exclusion, et dont dérivent des avantages que tous puissent percevoir.
Tel est également l’esprit qui anime le Processus euroméditerranéen de Barcelone, qui fête cette année son dixième anniversaire.
La Méditerranée est très importante pour l’Europe, autant que l’Europe l’est pour les pays arabes de la Méditerranée.
Pour commémorer le dixième anniversaire du Partenariat entre l’Europe et la Méditerranée, la ville de Barcelone accueillera en novembre prochain un sommet qui constituera un point de départ pour de nouvelles idées et de nouvelles initiatives, à partir des principes toujours d’actualité de collaboration, solidarité et respect qui inspirent le Processus de Barcelone. C’est une bonne occasion de procéder à une évaluation critique de son évolution et de ses résultats durant cette décennie, qui doit servir à le relancer de façon résolue, avec de nouveaux contenus adaptés aux nouveaux temps et aux nouveaux défis.
Monsieur le Secrétaire général, Monsieur le Président, Excellences,
Permettez-moi aussi de faire référence à une autre commémoration, le sixième centenaire de la mort du grand musulman d’Al-Andalus Ibn Khaldoun, en rappelant ses paroles, qui semblent tout à fait pertinentes en ce qui nous occupe : “Celui qui fait de l’histoire doit connaître les règles de la politique, la nature des choses existantes, les différences entre les nations, les lieux, les époques, les conduites humaines, les caractères, les moeurs, les croyances, les doctrines et tout ce qui concerne les affaires humaines. Il doit préciser toutes ces choses pour que le présent fasse ressortir les concordances et les oppositions avec le passé, en expliquant les ressemblances et les différences”.
Je voudrais conclure en lançant à nouveau un appel à unir nos efforts de manière positive, pour construire plutôt que détruire, pour la collaboration plutôt que la confrontation, pour le respect au lieu de l’intolérance, le dialogue au lieu de la contrainte. Faisons un profond effort de connaissance mutuelle qui nous permette de bâtir un présent et un futur meilleurs. Mais, surtout, un futur commun.
Je vous remercie.



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Ben, en Europe, certains savent faire des discours parce qu’ils ont de bonnes idées, et puis d’autres non…